Double défi no 1A
Je suis souvent allé au restaurant avec des étrangers. Presque aussi souvent que j’y ai mangé avec des étranges. Ces garçons d’abord, plus tard des hommes, fruits pour la plupart de rencontres virtuelles, ont tous été mes vis-à-vis. Ils se sont succédés au fil des ans, comme dans un long continuum, comme si moi, je n’avais jamais quitté la table. Malgré mon inclination pour les plaisirs gastronomiques, mes rendez-vous n’ont bien sûr pas tous eu lieu dans des restaurants. Toutefois, à maintes reprises, je me suis retrouvé dans de biens mauvaises postures…
Par une belle journée d’été, pas pour le cliché, mais parce qu’il faisait vraiment très beau ce jour là, je magasinais au Centre-Ville avec Benjamin. J’avais 22 ans. C’était la belle époque; celle où il était encore possible de trouver de beaux vêtements dans les magasins; celle où j’avais encore de l’argent pour me les payer. Dans les cabines d’essayage, je me pavanais dans un ensemble une pièce qui rappelait vaguement une chienne de mécanicien. Nos regards se croisèrent.
À quinze ans, dix-sept ans ou vingt-huit ans, j’ai toujours ressenti le désir monter en moi de la même manière. Je fige. Je fixe. Une onde diffuse se répand dans tout mon corps. Mon sourire s’élargit. Je ris. Je ris comme une idiote. D’abord intérieurement, puis, sans même le vouloir, je laisse le son s’échapper, généralement, ça sonne plus comme un gloussement. Je regarde Benjamin avec un grand sourire et il s’explique, sans la moindre hésitation, mon air ébaubi. Le plancher s’ouvre sous mes pieds, mais je flotte. Je flotte dans toute les directions.
Comme encore il nous arrive souvent de faire aujourd’hui, c’est Benjamin qui a fait tout le travail. Dans les bars, je demande fréquemment à Benjamin d’aller voir des gars en mon nom pour leur dire: “mon ami te trouve cute”. Remarquez que je n’ai jamais vraiment su ce qu’il leur disait réellement. C’est ainsi que cette fois-là, il m’a obtenu le numéro de téléphone de David Paradis. (Je peux le nommer, théoriquement il ne lie pas ce blogue)
Quelques jours plus tard, je me décide à l’appeler. Cette première date, je vous révèle tout suite le punch, serait aussi notre dernière. J’en oublie les détails. Je me souviens que nous sommes allés souper au Bistro 923 sur Rachel, je me souviens que nos pères portaient le même nom, soit Gaëtan avec un “e” tréma et non avec un accent, que par coïncidence mon père avait acheté un tour à bois de son père quelques années auparavant, que, quelques heures plus tard, j’allais me faire sauter par le fils de l’ex-propriétaire du tour à bois de mon père dans la pièce sise au-dessus dudit tour à bois.
Dans toute cette histoire, ce qui m’a le plus marqué, c’est que c’était une date exceptionnelle. David et moi nous étant vraiment bien entendu, je pris la chance de le ramener chez mes parents, où j’habitais toujours à l’époque. Il a dormi et bien plus chez-moi, avant de me laisser à l’aube en m’embrassant. Dans un élan de galanterie il m’a demandé de ne pas le raccompagner à la porte, prétextant qu’il aimait me regarder dormir et prétendant qu’il me rappellerait le soir même.
Je n’eus jamais plus de nouvelles. Jamais plu il ne répondit à mes appels, jamais plus il ne me rappela. Je n’y comprenais rien. Pour moi, la seule explication logique était la suivante: il était mort.
Au bout de deux semaines sans nouvelle, j’ai décidé d’approfondir mon enquête en téléphonant à son travail.
-Hostellerie la Rive-Gauche.
-Bonjour, j’aimerais prendre une réservation pour vendredi soir.
-Oui.
-Est-ce possible d’être assis dans la section de Davide Paradis ? demandai-je, bien confiant d’entendre la réceptionniste me répondre d’un ton affligé : “Je suis désolé. David est décédé”. Mais elle me répond plutôt, sans savoir combien ce qu’elle allait me dire pourrait me perturber:
-Oui, sans problème
Un ou deux silence se passèrent. Un sentiment de panique monta en moi: “Fuck ! Y est pas mort !”
-Vous aimeriez être dans sa section ?
-Pardon ? …excusez-moi… je vous parle d’un téléphone cellulaire… je vous entends très mal… je vais rappeler.
J’ai raccroché
L’humiliation même ! Et pour être bien sûr de ruiner ma réputation, lorsque je recroisai par hasard David Paradis sur la rue quelques semaines plus tard, je portais exactement la même chose que je portais lors de notre dernier rendez-vous.
Aujourd’hui, si j’accepte encore à l’occasion de partager mon vin avec un étranger, je n’ai plus l’impression que j’avais lors: celle d’avoir rendez-vous avec l’amour. Mais je suis content d’avoir su garder l’espoir à ma table.
J’y crois encore.