J’ai entamé hier une série de billets décrivant les différents couples que vous pourrez observer au restaurant dans leur habitat, naturel ou non, le soir de la Saint-Valentin. Voici:
La Cruche & la Brute
Elle est belle. Elle n’est pas racée, elle n’a pas vraiment de racines, mais elle est belle. Elle est trop maquillée, elle est habillée beaucoup trop sexy pour l’endroit, mais elle est belle. Elle n’a pas l’air particulièrement brillante, elle n’est pas très vive d’esprit et n’a pas beaucoup de répartie, on ne trouve pas de lueur particulière d’intelligence qui brûle dans ses yeux; elle est belle, juste belle.
Il est mâle. Il n’est pas très loquace et il ne sait pas trop où il est, mais c’est du mâle. Il est évident que c’est Elle qui l’a habillé pour la soirée, mais il a quand même gardé sa casquette. Il est mâle. Il a les mains rudes encore un peu souillées par le travail; il est mâle, juste mâle.
Ils entrent au restaurant et ne laissent personne indifférent. Le maître d’hôtel est un peu gêné par leur apparence. Les habitués, plus guindés, se retournent sur leurs sièges. Certains hommes lorgnent les seins de la fille dans son décolleté plongeant et la suivent du regard tandis qu’elle traverse la salle. Certaines femmes jugent sa tenue trop légère. Le serveur gay les accueille et essaie de dissimuler son émoi devant tant de virilité et, même s’il est un peu émoustillé par l’allure du gars, il a quand même un peu peur de se faire battre.
De manière générale, inutile de tenter de leur vendre un apéro qui sort de l’ordinaire. Ils en ont pourtant les moyens; peut-être même plus que d’autres gens qui viennent à chaque semaine. Il est entrepreneur de père en fils; elle était esthéticienne de mère en fille avant qu’ils ne se construisent sur le bord du Richelieu pour avoir leur petite Océane. Mais ça c’est une autre histoire.
Ces gens-là n’en connaissent peut être pas beaucoup, mais ils savent ce qu’ils veulent. Ils se sentent à l’aise partout. Ils n’aiment pas le flafla et se moquent pas mal des conventions et, d’un certains point de vue, pour avoir travailler des années dans le milieu, je suis entièrement d’accord avec eux. Ce sera donc une bière pour Monsieur (sa sorte idéalement) et un verre de rosé pour Madame (elle ne veut même pas savoir lequel).
La soirée est lancé. Il prendra probablement la soupe en entrée parce qu’il est un peu difficile, parce que, ça, sa mère en faisait, et parce qu’il n’est pas sûr de comprendre exactement en quoi consiste les autres entrées. Elle prendra sans aucun doute une entrée de fruits de mer – peut-être même qu’elle demandera si on a une entrée de scampies – pour se rappeler son voyage dans le Sud ou, si elle est allergique ou très mince, elle prendra la salade.
En principal, elle optera sans aucun doute pour une volaille parce que vraiment, le reste – elle se connaît bien – elle n’aimera pas ça. Elle commande la pintade avec le regard rempli d’incertitude parce que, même si le fermier derrière chez elle en élève, elle n’est vraiment pas certaine de son coup. Elle va aussi peut être s’enquérir de la sauce et même, possiblement, demander qu’on la serve à part.
Une petite anecdote au passage, je travaillais dans un restaurant où l’on servait du poulet à la moutarde et une cliente m’avait demandé si la sauce était à la moutarde jaune ou à la Dijon, parce qu’elle n’aimait pas la moutarde forte… Je n’arrive même pas à m’imaginer ou plutôt j’arrive trop bien à m’imaginer à quel point une sauce à la moutarde américaine French’s serait infecte.
Revenons en salle. Il arrêtera son choix sur son classique, le boeuf, ou peut-être sur un plat de gibier, s’il aime la chasse, qu’il commandera bien cuit même si je le lui déconseille chaudement. Edit: c’est elle qui va commander pour lui, parce que lui il ne parle pas assez pour ça et, même s’il pouvait, on ne l’entendrait sûrement pas tellement les harmoniques basses de sa voix sont pleines.
Lorsque le sommelier viendra les voir, ils seront un peu intimidés, mais ils résoudront vite le problème en commandant une bouteille d’un certain prix qui devra être pleine d’un rouge très structuré – il aura dit fort -, ça c’est son choix à lui.
Ils seront ensuite un peu désarçonnés par le plateau de fromage qui ne compte ni Brie, ni cheddar et décideront de passer tout de suite au dessert. Il y a juste elle qui en prend. Ces gars-là, si brutes soient-ils – je ne sais pas si c’est parce qu’ils mangent trop pour dîner – se gave rarement le soir. Elle se laissera tenter pour sûr par le dessert au chocolat avant de commander un Bailey’s en digestif et de lui faire venir un cognac, peut-être même le plus cher.
Ils mangeront assez rapidement, échangeront bien peu de mots, souriront peu, mais se tiendront la main presque du début à la fin. En quittant la table, il glissera son gros bras autour de sa fine taille et l’entraînera tranquillement vers la porte en lui volant un baiser au passage. Ils retourneront sur les rives du Richelieu dans son 4×4 , n’échangeront probablement pas un mot sur le chemin du retour et en rentrant à la maison, ils feront l’amour.
Cette description peut vous paraître condescendante, mais en fait, elle ne l’est pas. En écrivant ce billet, je voulais surtout mettre en valeur la simplicité criante qui se dégage de ces gens. C’est vraiment très rare et desfois ça fait du bien. En général, c’est un type de couples que j’aime bien servir. Même s’ils sont souvent tout le contraire de ce que je préconise quant à la définition des genres. Je les aime. Ils ne sont tellement pas compliqués, se plaignent rarement et sont vraiment très bons. En plus, on pourrait s’imaginer que les gens qui sortent le plus souvent sont ceux qui laissent les meilleurs pourboires, mais c’est une lubie. Ces gens-là connaissent la valeur du travail. Ils ont probablement déjà été serveur ou déjà travaillé leur vie au salaire mininum et sont contents de pouvoir partager leur bonne fortune avec le serveur qui leur a permis de passer une agréable soirée de Saint-Valentin. Si seulement elle avait voulu partager une partie de sa belle brute avec moi… C’est la Saint-Valentin pour tout le monde, non ?

Mon horizon d’attente (!) a changé durant la lecture de ton billet. Au début, je m’amusais au dépend de tes protagonistes. Puis j’ai commencé à les trouver sympathiques et à me dire que dans le fond, eux, ils ne se compliquent pas la vie et se contentent de la vivre. Peut-être un peu simplement, certes, mais s’ils sont heureux… Et ils ont l’air heureux!
-=)
Superbe description d’une parfaite complémentarité.
J’adore cette série de posts.
J’adore également ta série! Drôle et bien écrit.
Mais je les connais ! C’est ma cousine Julie pis son chum Éric !
Lui s’était laissé tenté une fois dans un spa quand il était vraiment saoul…
humm, est-ce que c’est vraiment à moi que c’est arrivé ça ou je me suis encore approprié une histoire de quelqu’un d’autre ?
; – )
Joli. Je suis totalement d’accord avec les commentaires précédents : on ressent bien la simplicité fière de ces gens. Et la série de messages sur la Saint-Valentin vaut le détour. Bravo.
Oeuf: Haha ! Ton horizon d’attente. J’oublie souvent que mes lecteurs ont un horizon d’attente quand ils me lisent. Wow ! C’est le fun penser à ça ! Est-ce que j’écris des billets ouverts ou fermés ? Est-ce que je confirme ou j’infirme les horizons d’attente ? Bouleversant ! Et je te l’assure: ils sont heureux.
Pierre-Luc:
J. et la bête: Merci de l’encouragement !
lachigan: C’est beau de mettre un commentaire sans linker ton blogue, tu vas avoir ben des lecteurs comme ça ! Je sais pas si c’est vraiment ta cousine, mais moi je sais que c’était vraiment moi dans le spa… Alors pour répondre à ta question, oui, tu t’es encore approprié l’histoire de quelqu’un d’autre. Si au moins il y avait juste les histoires que tu t’appropriais.
Je t’aime !
Bast: Merci ! Je suis content d’avoir su transmettre la simplicité. C’est complexe la simplicité quand même.