J’ai fait mon entrée au secondaire rempli d’espoir, mais portant encore les stigmates des humiliations que j’avais subies au primaire. Peu d’élèves de ma petite école de quartier m’ont suivi dans la grande école secondaire à vocation particulière que j’avais choisi, mais ces quelques vautours ont vite fait de me resacrer bouc émissaire. Remarquez que je n’ai jamais su à qui la faute incombait. Ce que je sais, c’est que ma seule faute était d’être différent, sans même pouvoir nommer cette différence.
Sociable de nature, j’ai navigué, à qui mieux-mieux, ces eaux plus ou moins tumultueuses. Je n’étais pas un rejet proprement dit. Je n’étais pas un nerd, je n’étais pas plus ami avec les rejets qu’avec n’importe qui. J’étais excentrique, peut être un peu tache (on le serait pour moins) et j’étais de toutes les activités parascolaires pour tenter de remplir ma vie.
C’est comme ça que je l’ai rencontré. Moi, j’étais en quatrième, j’avais 15 ans et j’étais l’un des souffre-douleur de mon année; lui, il était en cinquième, il avait 16 ans et régnait sur sa cohorte. Nous portions le même prénom. Il sortait avec la même fille depuis l’été de ses 15 ans. Je n’avais jamais embrassé personne, si ce n’est de ce baiser qu’à l’âge de 11 ans j’avais échangé avec mon amie d’enfance au son de Take My Breath Away, sur la piste de danse en contreplaqué que son père avait construite dans sa cour.
Je fais donc la connaissance d’Alex qui m’ensorcèle instantanément. Non seulement il est beau et brillant, mais il chante et joue de la musique, se passionne pour les mêmes choses que moi et surtout, possède tout ce que je n’ai jamais possédé. Nous nous lions très rapidement d’amitié et peu de temps après, je me retrouve (un peu à l’étroit, mais c’est pour le mieux) dans le même banc d’autobus que lui en direction de sa demeure; son royaume.
Nos soirées, qui devait devenir presque ritueliques, sont bien gravées dans ma mémoire. Pour une fois, je peux dire: « Non, je n’ai rien oublié ». Des soirées entières à chanter, à parler, à rêver. Et la nuit venue, et parfois même bien avancée, nous nous couchions dans son lit d’eau – le seul lit d’eau que je bénis d’ailleurs - sous la voûte étoilée de sa chambre, de ces petites étoiles phosphorescente que l’on achetait chez Urban Outfitters et que l’on collait aux murs. C’est dans ce lit que j’ai tout appris et je n’ai jamais tenté de comprendre, même aujourd’hui, pourquoi Alex, visiblement hétéro, était si enclin à me donner de l’affection.
Portés par les vagues du matelas, nos deux corps étaient toujours attirés l’un vers l’autre. Je respirais son haleine suave et je sentais la chaleur de sa respiration, parfois courte, m’effleurer la joue. Comme guidés par une force extérieure à nous, nos deux corps s’enlaçaient et se pliaient aux caresse, des caresses faites dans le plus grand déni. Nous deux, adolescents, feignions toujours d’être endormis et faisions toujours semblant que cette tendresse n’était qu’accidentelle. Chacun de nos réveils était muet. Dans les bras l’un de l’autre, nous attendions que le réveille sonne pour sortir de notre transe nocturne et vaquer à nos occupations quotidiennes comme si de rien n’était, sans ne jamais dire mot de nos élucubrations amoureuses. Je crois que c’est notre aveuglement à tous deux qui nous a permis de vivre ces aventures chaque semaine, et même plusieurs fois par semaine, pendant près d’un an.
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Un jour que j’avais oublié mon uniforme d’éducation physique, j’empruntai celui d’Alex. Je ne le lui remettrais jamais, je ne le laverais jamais non plus. Ce simple t-shirt noir était promis à une destinée beaucoup plus grande que celle de rester humide dans le fond d’un sac de sport. Pendant près d’un an, j’ai caché jalousement le chandail d’Alex sous mon oreiller, et tous les soirs, pour m’endormir, je le respirais. Et je jure que par cette simple odeur, j’aurais pu croire que je dormais dans ses bras. Et même au bout de trois mois, même si la merveilleuse senteur du vêtement avait dû se sublimer depuis longtemps déjà, j’arrivais encore, comme magiquement, juste en plongeant mon nez dans la douceur du coton, à sentir la chaleur de son corps lové contre le mien.
Aujourd’hui, quelque part dans le sous-sol de mes parents, ce t-shirt est enfermé dans un grand sac de plastique blanc qui renferme aussi, tous mes toutous.

