Ma vie sexuelle comme un jeu de serpents & échelles

Aventures sur un jeu de parchésie

Chroniques queer no 4 Mercredi, 10 décembre 2008

J’ai fait mon entrée au secondaire rempli d’espoir, mais portant encore les stigmates des humiliations que j’avais subies au primaire. Peu d’élèves de ma petite école de quartier m’ont suivi dans la grande école secondaire à vocation particulière que j’avais choisi, mais ces quelques vautours ont vite fait de me resacrer bouc émissaire.  Remarquez que je n’ai jamais su à qui la faute incombait. Ce que je sais, c’est que ma seule faute était d’être différent, sans même pouvoir nommer cette différence.

Sociable de nature, j’ai navigué, à qui mieux-mieux, ces eaux plus ou moins tumultueuses. Je n’étais pas un rejet proprement dit. Je n’étais pas un nerd, je n’étais pas plus ami avec les rejets qu’avec n’importe qui. J’étais excentrique, peut être un peu tache (on le serait pour moins) et j’étais de toutes les activités parascolaires pour tenter de remplir ma vie.

C’est comme ça que je l’ai rencontré. Moi,  j’étais en quatrième, j’avais 15 ans et j’étais l’un des souffre-douleur de mon année; lui, il était en cinquième, il avait 16 ans et régnait sur sa cohorte. Nous portions le même prénom. Il sortait avec la même fille depuis l’été de ses 15 ans. Je n’avais jamais embrassé personne, si ce n’est de ce baiser qu’à l’âge de 11 ans j’avais échangé avec mon amie d’enfance au son de Take My Breath Away, sur la piste de danse en contreplaqué que son père avait construite dans sa cour.

Je fais donc la connaissance d’Alex qui m’ensorcèle instantanément. Non seulement il est beau et brillant, mais il chante et joue de la musique, se passionne pour les mêmes choses que moi et surtout, possède tout ce que je n’ai jamais possédé. Nous nous lions très rapidement d’amitié et peu de temps après, je me retrouve (un peu à l’étroit, mais c’est pour le mieux) dans le même banc d’autobus que lui en direction de sa demeure; son royaume.

Nos soirées, qui devait devenir presque ritueliques, sont bien gravées dans ma mémoire. Pour une fois, je peux dire: « Non, je n’ai rien oublié ». Des soirées entières à chanter, à parler, à rêver. Et la nuit venue, et parfois même bien avancée, nous nous couchions dans son lit d’eau – le seul lit d’eau que je bénis d’ailleurs -  sous la voûte étoilée de sa chambre, de ces petites étoiles phosphorescente que l’on achetait chez Urban Outfitters et que l’on collait aux murs. C’est dans ce lit que j’ai tout appris et je n’ai jamais tenté de comprendre, même aujourd’hui, pourquoi Alex, visiblement hétéro, était si enclin à me donner de l’affection.

Portés par les vagues du matelas, nos deux corps étaient toujours attirés l’un vers l’autre. Je respirais son haleine suave et je sentais la chaleur de sa respiration, parfois courte, m’effleurer la joue. Comme guidés par une force extérieure à nous, nos deux corps s’enlaçaient et se pliaient aux caresse, des caresses faites dans le plus grand déni. Nous deux, adolescents, feignions toujours d’être endormis et faisions toujours semblant que cette tendresse n’était qu’accidentelle. Chacun de nos réveils était muet. Dans les bras l’un de l’autre, nous attendions que le réveille sonne pour sortir de notre transe nocturne et vaquer à nos occupations quotidiennes comme si de rien n’était, sans ne jamais dire mot de nos élucubrations amoureuses. Je crois que c’est notre aveuglement à tous deux qui nous a permis de vivre ces aventures chaque semaine, et même plusieurs fois par semaine, pendant près d’un an.

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Un jour que j’avais oublié mon uniforme d’éducation physique, j’empruntai celui d’Alex. Je ne le lui remettrais jamais, je ne le laverais jamais non plus. Ce simple t-shirt noir était promis à une destinée beaucoup plus grande que celle de rester humide dans le fond d’un sac de sport.  Pendant près d’un an, j’ai caché jalousement le chandail d’Alex sous mon oreiller, et tous les soirs, pour m’endormir, je le respirais. Et je jure que par cette simple odeur, j’aurais pu croire que je dormais dans ses bras. Et même au bout de trois mois, même si la merveilleuse senteur du vêtement avait dû se sublimer depuis longtemps déjà, j’arrivais encore, comme magiquement, juste en plongeant mon nez dans la douceur du coton, à sentir la chaleur de son corps lové contre le mien.

Aujourd’hui, quelque part dans le sous-sol de mes parents, ce t-shirt est enfermé dans un grand sac de plastique blanc qui renferme aussi, tous mes toutous.

 

Chroniques queer no 3 Mardi, 11 novembre 2008

Classé dans : Chroniques Queer, Tu, Vécu — Alex @ 17:17

Puis, il y a eu mon premier kick; à douze ans, dans les vestiaires de l’école secondaire, je le regardais se dévêtir comme hypnotisé. J’évitais toutefois de le laisser paraître ou du moins, je croyais que ça ne paraissait pas. Honnêtement, je pense que ça ne paraissait pas, mais ma subtilité dans ce domaine a été mise en doute maintes fois. À l’époque, j’ignorais tout de mon désir; je ne savais même pas ce qu’était que de désirer autre chose qu’un objet matériel.  J’ignorais aussi que je pouvais avoir du désir pour les garçons.

Dans notre société, est-il réellement possible pour un enfant de se projeter/reconnaître en tant qu’homosexuel ? Janette Bertrand peut bien publier tous les À la découverte de mon corps qu’elle veut, il n’y aura jamais de livre assez inspirant pour pallier la sous-représentation des homosexuelles dans l’éducation des enfants. Pourquoi, pour une fois, juste une fois, le Prince charmant ne pourrait-il pas sauver un Beau au Bois dormant ?

À un âge plus que tendre, les enfants sont confrontés à des questions d’identité sexuelle et les parents sentent bien sûr le besoin d’y mettre leur grain de sel, et dans certain cas toute une carrière, pour éviter toute déviance. En  interprétant des gestes d’enfant de deux ans comme ceux d’un adulte ils font entrave au développement autonome d’une identité sexuelle chez l’enfant. Ce faisant, ils renforcent le sentiment d’exclusion que pourrait avoir l’enfant s’il s’avère ne pas correspondre à la normalité du genre auquel il appartient.

Pire encore, les parents, obnubilés par la cuteness aiment bien prêter des émotions et, surtout, des intentions d’adultes à leurs enfants. La mère voit, dans le mouvement de tête maladroit d’une petite fille dont la coordination motrice n’est pas au point, une tentative de séduction. Le père, voyant son fils de 16 mois dans la pataugeoire agripper la fesse d’une petite fille en couche se fait gloire de l’apparition d’un désir sexuel précoce chez son Tinhomme.

L’homosexualité est sous-représentée et si, dans certaines familles, la sexualité est longtemps un tabou, l’homosexualité est aussi, dans les pires cas, montrée comme une perversion, comme quelque chose dont il faut avoir honte et qu’il faut cacher. Ainsi, l’adolescent, confronté aux questions d’orientation sexuelles qui surviendront nécessairement un jour ou l’autre, disposera de bien peu de ressources pour faire des choix éclairés. L’enfant qui s’avère être queer vivra plusieurs mois, voire plusieurs années, dans le secret et dans la honte; cette honte et cette incompréhension l’empêcheront de s’épanouir pleinement et nuiront à son développement. D’autant plus qu’il se verra souvent ostracisé par ceux qui auront donné la bonne réponse à la question: “Par quel sexe es-tu attiré ?” et qui, par le fait même, verront leur identité sexuelle se fixer plus rapidement. Qui dit identité sexuelle mieux définit, dit aussi plus grande confiance en soi, dit aussi plus grand pouvoir d’oppression sur ceux qui ne sont pas normaux. En faisant le choix social de ne pas instruire les jeunes de manière plus hâtive de l’homosexualité, on légitime la discrimination.

Cela dit, issu d’un milieu familial libéral, pour ne pas dire aux moeurs légères, je n’ai jamais entendu mes parents profanés quelques insultes que ce soit à l’endroit des personnes queers. On ne m’a jamais dit non plus que c’était un tabou ou une perversion. Toutefois, jusqu’à l’âge de 15 ans, j’ai probablement souffert de la sous-représentation de l’homosexualité dans la société et plus particulièrement, dans l’enfance. Un manque d’éducation qui m’empêchait de nommer mes désirs et de les vivre ouvertement.

Tout ça pour dire que la première fois que je l’ai vu, lui,  dans les vestiaires, je n’ai pas immédiatement compris ce qui m’arrivait. Quand j’y repense aujourd’hui, Il n’était pas nécessairement mon type. Il était beau, mais pas comme dans mes rêves. Je me souviens qu’il avait des poils aux aisselles et qu’il était le seul à le faire à cet âge. Cette image qui devait marquer mon adolescence et qui resterait graver dans ma mémoire jusqu’à ce jour deviendrait aussi l’un de mes nombreux fétiches.

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Chroniques Queer no 2 Jeudi, 2 octobre 2008

Classé dans : Chroniques Queer, Vécu — Alex @ 2:34

Je refaisais toujours le même rêve. Un rêve d’enfant. Aujourd’hui, j’ai 28 ans et je ne fais plus de rêves récurrents ou si j’en  fais, je les oublie.

J’avais alors 5 ou 6 ans et immensément influencé par les classiques du cinéma de science fiction des années 80 comme Cocoon ou Star Wars ou peut être, plus probablement, par le cercueil de verre de Blanche-Neige, je semblais avoir une obsession inconsciente pour les capsules de verre. En rêve, je me représentais nu devant une salle peuplée d’hommes. Ces hommes, étrangement asexués, m’avaient capturé et me plaçaient dans une énorme capsule de verre. Sous mes yeux mi-émerveillés, mi-apeurés, se refermait l’habitacle. Un peu comme une machine à voyager dans le temps, cette machine avait des propriétés bien particulières: celle de transformer un garçon en fille.

Au final, je n’ai jamais été changé en femme. Je me suis toujours réveillé avant de sortir de la machine. Et même si j’ai fait ce rêve de manière récurrente, et ce jusqu’à l’âge de 12 ans, je n’ai jamais véritablement souhaité être une femme ou ne me suis senti femme. Je n’ai jamais su m’expliquer l’étrangeté de ces rêves qui ont pourtant ponctué mon enfance.

J’aimerais bien tenter ici, ce soir, de vous expliquer la signification de ce rêve, mais je ne crois pas que cela ait tellement d’importance. Je voulais partager ce rêve avec vous parce que je voulais prouver, en quelque sorte, le caractère inné de l’homosexualité; vous rendre témoin des questionnements qui m’habitaient lors. C’est l’histoire de la création d’un gay.

 

Chroniques queer no 1 Mercredi, 24 septembre 2008

Classé dans : Chroniques Queer, Vécu — Alex @ 2:26

Je me souviens qu’enfant, ma mère m’avait une fois dit que je devrais faire des efforts pour ressembler un peu plus aux autres garçons. Pas par homophobie. Loin de là. Elle voulait plutôt éviter que je sois exposé à des comportements homophobes. Elle m’avait alors dit que les autres enfants riraient moins de moi si je ressemblais plus à mon père et mon frère et que j’agissais plus comme eux.

Avant ce jour là, je n’avais jamais vue la différence entre mon frère et moi. Mon frère aimait se chamailler. Pas moi. Mon frère plaçait stratégiquement ses figurines de G.I. Joe dans leur base militaire; je plaçais esthétiquement mes poupées, celle de la série Shera the Princess of Power, dans leur château. Mais pour moi, nos intérêts divergents, ne l’était pas plus que des préférences alimentaires. Mon frère aimait les olives; les olives Manzanilla toutes rondes comme un sein avec le piment qui trône au centre comme un mamelon. Pas moi. (je n’aime pas non plus les bananes)

C’est à ce moment là que j’ai réalisé pour la première fois que j’étais différent, marginal, sans savoir toutefois quelle était ma différence. J’ai donc commencé, suivant les conseils de ma mère,  à observer mon frère et mon père avec une certaine curiosité, mais surtout avec beaucoup d’incompréhension. Leur démarche, leur façon de parler, leurs moindres gestes. J’ai tenté de les imiter, mais sans succès.

Je me suis dit (ou ma mère s’est dit) que ce serait peut être une bonne idée de refaire ma garde-robe. J’ai donc commencé à aller magsiner avec mon frère. Je suis rentré à la maison portant fièrement une belle chemise blanche en demin avec, cousue à la poche, la fameuse étiquette rouge de Levi’s. Est-ce que cette chemise ferait de moi un homme ? Non. Probablement jamais et probablement aucune autre chemise non plus.